La révolte des Canuts C’est nous les Canuts, nous sommes tout nus

Philippe Jeanmichel

Quand j’étais au collège, au milieu des années 1970, je me rappelle mon professeur d’histoire qui pleurait en écoutant le Chant des canuts. Cette chanson, écrite par Aristide Bruant en 1894, reprise par un chanteur français et militant communiste, Yves Montand, commençait par ces mots : « C’est nous les canuts, nous sommes tout nus ».
En 1831, éclate la première révolte des canuts de Lyon. Qui sont les canuts ? Ce sont les ouvriers tisserands(1) de la soie qui forment à Lyon une très importante communauté. On l’estime à plus de quarante mille compagnons et huit mille chefs d’atelier dont la moitié environ se trouve dans le quartier de la Croix-Rousse. Cette industrie est très dépendante du contexte économique et les commandes arrivent de façon sporadique(2). S’il n’y a pas assez de travail, les ouvriers qui ne sont plus payés, tombent très vite dans une effroyable(3) misère.
Ils commencent dès lors à s’organiser afin d’obtenir du patronat une augmentation des prix. Une réunion entre chefs d’atelier et fabricants en présence du préfet Bouvier du Molard a lieu à la préfecture le 25 octobre 1831. Une tarification est adoptée à la satisfaction générale mais l’enthousiasme ne dure pas. En effet, le patronat use de son influence auprès du ministre du commerce, qui rappelle à l’ordre le préfet. Ce dernier se rétracte(4) le 1er novembre et les nouveaux tarifs ne sont pas appliqués.
La colère va grandissante et Buisson, le chef des insurgés(5), appelle à la révolte, surtout à Croix-Rousse, commune alors séparée de Lyon par des fortifications(6). La grève générale est décidée le lundi 21 novembre. Un peloton(7) de gardes nationaux est désarmé par les ouvriers à la porte de la Croix-Rousse. Descendant vers la ville, ils se heurtent(8) à la Garde nationale et une fusillade(9) éclate. Les ouvriers se replient(10) sur la colline et dressent des barricades(11). Sur l’une d’elles est dressé un drapeau noir avec la devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Les escarmouches(12)se multiplient avec la troupe et les autorités sont même retenues quelques heures en otages. La soirée se termine par un retour à un calme très précaire(13).
Le lendemain, des centaines d’ouvriers des autres quartiers de la ville montent prêter main-forte(14) à ceux de la Croix-Rousse. L’affrontement se généralise et des barricades se dressent partout. Les révoltés sont pourvus(15) d’armes prises aux soldats.
L’offensive(16) gagne la rive gauche du Rhône ; les ponts sont occupés et des groupes investissent(17) le centre-ville, puis l’Hôtel de Ville.
Les soldats sont repoussés de la Croix-Rousse ; ils manquent de munitions(18) et refusent de se battre. Ils commencent à déserter(19) par centaines. Le 23 novembre, les canuts sont maîtres de la ville et entament(20) des discussions avec les autorités qui promettent la révision des prix d’achat. Dès lors, la situation se normalise.
Pendant ce temps, des troupes convergent vers la ville, commandées par le duc d’Orléans, héritier du trône, et le maréchal Soult, pourtant un héros de l’épopée napoléonienne. Dix-huit mille hommes entrent dans Lyon sans résistance le 3 décembre. Le nombre des victimes des 21 et 22 novembre est estimé à six cents. Le roi Louis Philippe préconise d’être « sage sans faiblesse et ferme sans violence » et n’ordonne aucune exécution. Pendant plus d’une semaine, la seconde ville de France a été aux mains des révoltés.

Lexique
1. tisserands (n. m.p.) : personnes dont le métier est de fabriquer
des tissus
2. sporadique (adj. f.s.) : irrégulière
3. effroyable (adj. f.s.) : terrible
4. se rétracte (v. se rétracter) : revient sur sa précédente position
5. insurgés (n. m.p.) : rebelles
6. fortifications (n. f.p.) : grands murs qui protègent une ville
7. peloton (n. m.s.) : petite unité militaire
8. se heurtent (se heurter) : rencontrent violemment
9. fusillade (n. f.s.) : attaque à l’aide d’armes à feu
10. se replient (v. se replier) : reculent
11. barricades (n. f.p.) : entassements d’objets divers qui forment
une protection
12. escarmouches (n. f.p.) : attaques rapides et courtes
13. précaire (adj. m.s.) : fragile
14. prêter main-forte : aider
15. pourvus (adj. m.p.) : équipés
16. offensive (n. f.s.) : attaque
17. investissent (v. investir) : envahissent
18. munitions (n. f.p.) : pièces destinées à armer une arme à feu
19. déserter (v.) : s’enfuir, quitter l’armée de manière illégale
20. entament (v. entamer) : commencent
21. prolétariat (n. m.s.) : classe sociale composée des ouvriers

téléchargez gratuitement la version imprimable de Histoire 50

Je souhaite recevoir la newsletter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.