Pays africains : francophones vs anglophones

Par Patrick Sevaistre

Membre du comité de direction du CIAN (Conseil Français des Investisseurs en Afrique)
Membre du bureau de la Commission Afrique des Conseillers du Commerce Extérieur de la France (CCEF)

De mon point de vue, la grande différence entre les pays africains anglophones et francophones remonte à loin car elle tient à la différence de culture politique des anciens colonisateurs(1). La culture politique française tourne autour de l’idée que sphère(2) publique et sphère privée poursuivent des logiques opposées, alors que la culture anglo-saxonne établit le processus de développement sur une relation « gagnant-gagnant » avec le secteur privé.


Notre inconscient collectif reste profondément marqué par la colonisation romaine qui a duré 500 ans et qui, entre autres choses, nous a appris le sens et un très grand respect de l’État. La preuve(3) : nous écrivons ce mot avec un « E » majuscule ! La mythologie romaine laisse des traces : Mercure est le dieu du commerce… mais aussi celui des voleurs !
Depuis, en France, l’héritage romain, celui de la tradition chrétienne catholique, puis celui des Lumières et de la Révolution sont très lourds. Cet enchaînement historique aboutit dans notre inconscient à un mépris(4) des affaires et du capitalisme. Chez nous, le service de l’État a une grandeur que le service de l’économie n’aura jamais.

Notre façon de gérer les colonies a été marquée par ce “virus”. Nous y avons en effet appliqué un système jacobin où tout était décidé à Paris, et nous avons voulu privilégier un modèle d’assimilation(5) là où les Britanniques ont adopté un modèle d’association. La France a voulu éduquer ses colonies en envoyant des missionnaires(6) et des administrateurs civils. Elle voulait créer de nouvelles France
à l’extérieur de l’hexagone(7). Résultat : la colonisation française a été plutôt une colonisation de fonctionnaires, alors que la colonisation britannique a été une colonisation de commerçants avec une forte empreinte “secteur privée”.

La culture britannique n’est pas celle d’un peuple unique, mais celle du Royaume-Uni, avec ses peuples anglais, gallois, écossais et irlandais gardant leurs coutumes et leurs histoires. Ce qui fait que les Britanniques ont gouverné  leurs colonies en conservant les institutions locales (indirect rule). Le gouvernement de Londres n’a jamais cherché à assimiler La culture britannique n’est pas celle d’un peuple unique, mais celle du Royaume-Uni, avec ses peuples anglais, gallois, écossais et irlandais gardant leurs coutumes et leurs histoires. Ce qui fait que les Britanniques ont gouverné  leurs colonies en conservant les institutions locales (indirect rule). Le gouvernement de Londres n’a jamais cherché à assimiler les populations soumises(8) et a conservé leurs organisations, leurs coutumes et leurs langues dans une logique d’association pour mettre en commun les richesses de son empire, le Commonwealth.

Résultat : aujourd’hui les champions africains de la compétitivité (cf. le classement du World Economic Forum) sont principalement anglophones (à l’exception du Rwanda). Ils ont pour caractéristiques d’avoir développé une conception holistique(9) à long terme du développement sur la base d’une relation « gagnant- gagnant » avec le secteur privé qui a permis de créer une culture de la compétitivité et de la responsabilité. De mon point de vue, c’est la grande supériorité des pays africains anglophones.

Cela dit, les choses ne sont pas figées(10). L’écart pourrait se réduire entre pays francophones et anglophones avec la montée en puissance, dans le monde francophone, de contre-pouvoirs et l’arrivée d’une nouvelle génération d’entrepreneurs privés en rupture avec le passé et conscients que le salut(11) ne viendra plus de l’extérieur.

On voit également émerger au sein des gouvernements et des administrations africaines une nouvelle génération de personnalités réformatrices favorables au dialogue avec le secteur privé. Ils sont conscients que la légitimité des politiques publiques est désormais liée à leur efficacité au plan socio-économique, cela constitue autant de « poches d’efficacité » au sein des pouvoirs publics.

1. colonisateurs (n. m.p.) : personnes qui
occupent et administrent une nation étrangère
2. sphère (n. f.s.) : secteur d’activité
3. preuve (n. f.s.) : ce qui démontre la vérité
4. mépris (n. m.s.) : désintérêt, sentiment dévalorisant
5. assimilation (n. f.s.) : action d’intégrer des peuples
6. missionnaires (n. m.p.) : religieux chargés
d’évangéliser les peuples
7. hexagone (n. m.s.) : forme géométrique à 6 côtés symbolisant la France
8. soumises (adj. f.p.) : dominées, dociles
9. holistique (adj. m.s.) : qui voit les choses dans une globalité et non par morceaux
10. figées (v. figer ; part. passé. passif) : immobiles, paralysées
11. salut (n. m.s.) : fait d’être sauvé

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