Mohed Altrad l’écrivain

Par Florence Teste

Comment présenter Mohed Altrad ? C’est un Français d’origine syrienne. C’est un brillant homme d’affaires. C’est le président de l’un des plus grands clubs de rugby de France. C’est le bienfaiteur de nombreuses associations caritatives. Et c’est aussi un écrivain. C’est sur ce dernier aspect que nous avons eu la chance de l’interroger.

Vous êtes arrivé en France, vous ne parliez pas un mot de français. Comment l’avez-vous appris ?

Je suis arrivé en septembre. Pendant les premières semaines, j’ai étudié le français à la faculté de lettres de Montpellier. Ensuite, je me suis débrouillé(1), en vivant avec les gens, j’ai appris « sur le tas(2)».

Dans votre livre, Badawi, on peut lire un français très poétique, assez sophistiqué. Comment êtes-vous passé de l’apprentissage d’un français basique à un degré de connaissance avancé de notre langue ?

Simone Perolari
Simone Perolari

Dans mon cas, il y a beaucoup de temps entre les deux niveaux : je suis arrivé en France dans les années soixante-dix et j’ai écrit Badawi en 2002. En trente ans, j’ai eu le temps de progresser. Mais il faut beaucoup de travail ! Il faut travailler et travailler encore. Mais pas uniquement sur la langue. Ecrire dans la langue d’un pays sans en connaître la culture n’est pas possible. La cuisine, le climat, les poètes… tout est important ! On lit, on écrit, on prend des notes, on
observe, … Le travail d’écriture arrive après, un peu comme la résultante de tout ce travail.
J’ai d’abord écrit des livres de gestion, ce qui a facilité mon accès à la langue écrite. Le passage à la littérature, c’est autre chose !

Vous vous voyez comme un homme d’affaires qui écrit ou comme un écrivain qui fait des affaires ?

Vous savez, on n’est jamais un homme d’affaires ou un écrivain accompli(3). On progresse constamment. Personne n’est né écrivain, même les plus grands. Quand vous regardez les brouillons(4) des écrits de Pascal ou de Hugo, c’est plein de ratures(5). Par moment, on est content ; par moment, on ne l’est pas du tout. Alors on jette tout et on recommence.

Quand et comment écrivez-vous ? On imagine que vous devez avoir un emploi du temps extrêmement chargé !

Ce n’est pas tellement l’histoire qui est compliquée à écrire, c’est plutôt le message que vous voulez faire passer. En ce qui me concerne, pour Badawi par exemple, l’histoire était déjà prête puisqu’elle est autobiographique. Mais finalement, le plus dur, ce n’est pas d’écrire un roman, c’est d’en écrire un deuxième ! Tout le monde écrit sur soi pour commencer. Après, il faut passer à autre chose : écrire une fiction, imaginer une histoire, la mettre en scène à travers les personnages.
Pour écrire une fiction, j’écris d’abord un synopsis6. Mais il faut bien dire qu’il est assez rare que l’histoire à l’arrivée soit conforme à ce que l’on avait imaginé au départ. Au fur et à mesure qu(7)’on avance dans le texte, on fait des analyses qui permettent de donner de la profondeur, de l’intensité au personnage et à l’intrigue(8). L’histoire évolue et prend de l’ampleur. Le synopsis est donc modifié en permanence.

Est-ce que vous lisez beaucoup ?

Beaucoup, non. Je lis quelques romans. Et j’écris dans les temps que j’arrive à dégager(9) : le soir, la nuit, pendant les déplacements, en vacances, en week-end. Je prends beaucoup de notes, j’observe. Un écrivain, c’est une éponge(10). Il cherche à donner un sens à la vie, à ce qui se passe au quotidien. Car la vie est pleine de petites choses. Prenez votre journée, la mienne, qu’est-ce qu’il y a de vraiment significatif ? Je parle pour moi : rien ! Sauf que, en fait, vous écrivez une histoire sans le savoir, sans le vouloir.

Est-ce que vous avez un nouveau livre en préparation en ce moment ?

Oui mais il me faut du temps pour écrire. Mon prochain livre n’est pas encore prêt. Il sortira l’année prochaine, ou l’année d’après. Il est beaucoup plus complexe car c’est un travail sur l’identité ; il y a beaucoup de choses à dire sur ce sujet. Ce ne sera pas une autobiographie. Ca, je l’ai déjà fait ; je n’ai plus rien à raconter sur ce sujet. Mais de toute façon, quand on écrit, cela passe à travers soi-même et c’est donc forcément un peu biographique.

1. me suis débrouillé (v. se débrouiller) : ai trouvé des solutions par moi-même
2. sur le tas : par la pratique
3. accompli (adj. m.s.) : expérimenté
4. brouillons (n. m.p.) : premiers essais qui doivent encore être corrigés
5. ratures (n. f.p.) : lignes tirées sur un mot pour l’annuler
6. synopsis (n. m.s.) : résumé, grandes lignes d’un récit
7. au fur et à mesure que (loc. prép.) : progressivement
8. intrigue (n. f.s.) : coeur de l’histoire
9. dégager (v.) : libérer
10. éponge (n. f.s.) : élément qui absorbe

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