Miam !

Par Julie Boudillon

Chaque mois, retrouvez Claudine Petitpas, l’héroïne de notre nouveau feuilleton, MIAM ! Julie, une jeune écrivaine de talent a écrit, spécialement pour LCFF, l’histoire de cette chef-cuisinier qui vous tiendra en haleine jusqu’au printemps prochain !

Ce matin, Claudine s’est réveillée de mauvaise humeur. Elle râle, elle se cogne aux portes, et son café n’est pas assez chaud : bref, elle s’est levée du pied gauche. Son appartement parisien semble trop petit pour contenir toute sa mauvaise humeur, et même les informations les plus catastrophiques crachées par sa petite radio ne peuvent se mesurer à son irrépressible(1) envie de hurler sur tout ce qui bouge.

Pourtant, de l’extérieur, vous et moi pourrions penser que Claudine a tout pour être heureuse. Un bel appartement hérité de sa grand-mère, une santé de fer(2) entretenue par la pratique régulière de la course à pied, et un métier prestigieux et passionnant : chef-cuisinier dans l’un des restaurants les plus populaires du moment, « La bonne franquette ». Depuis qu’elle y travaille, hommes et femmes politiques, stars de cinéma, chanteurs de charme, et hipsters(3) en tout genre s’y pressent et réservent des mois à l’avance. Les magazines branchés publient des kilomètres de chroniques et de portraits consacrés à la chef-tendance-qui-monte, Claudine Petitpas.

Mais voilà, ce matin, c’est comme ça, Claudine le cordon bleu(4) est dans une colère noire. La courte nuit qu’elle a passée n’a pas suffi à calmer sa colère de la veille. Quelle soirée… longue, interminable même… Des clients impatients, des cuisiniers enrhumés et flagadas5, des serveurs grippés et raplaplas(5)… Et la cerise sur le gâteau, triomphante, impériale : une critique gastronomique sans pitié parue dans le Parisien Enchaîné, le journal le plus lu de la ville.
Alors ce matin, devant sa tasse de café tiède, Claudine râle. Contre l’auteur de la chronique culinaire. Contre ses cuisiniers, contre ses clients. Contre elle aussi un peu, même si elle ne s’attarde pas trop sur cet aspect des choses.

Puis elle enfile son manteau, claque la porte, dévale(6) les six étages en courant (l’ascenseur est encore en panne, évidemment) et surgit(7) sur le trottoir. Le soleil d’avril l’aveugle. Contre cela aussi, elle râle. Elle passe devant la boulangerie, s’y arrête pour acheter sa baguette quotidienne, et en ressort en répondant à un dixième texto envoyé par un ami en réaction à l’article maudit. « Ces messages de soutien, c’est très gentil, se dit-elle en se dirigeant vers le métro. Mais il est 9 h15, et j’en ai déjà reçu 10… C’est la triste vérité, ma vieille (Claudine n’est pas spécialement vieille, mais elle a toujours aimé utiliser ce sobriquet(8) quand elle se parle) : le Parisien enchaîné est véritablement le journal le plus lu de la ville ! ».

Elle est déjà loin dans la rue, en train de croquer le quignon(9) de sa baguette. Je sais qu’elle va disparaître dans le métro et rejoindre son restaurant, comme tous les jours. Et comme tous les jours, elle est passée devant moi sans me voir, et elle m’a parlé sans me regarder.

1. irrépressible (adj. f.s.) : qu’on ne peut réprimer, supprimer
2. santé de fer : bonne santé
3. hipsters (n.m.p.) : personnes qui suivent une mode rétro et anti-conformiste
4. cordon bleu : bon cuisinier
5. flagadas, raplaplas (adj. m.p.) : mous, sans énergie
6. dévale (v. dévaler) : descend rapidement
7. surgit (v. surgir) : arrive d’un coup
8. sobriquet (n. m.s.) : surnom
9. quignon (n. m.s.) : extrémité dure

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