MIAM : CHAPITRE 8 Tourner autour du pot.

Par Julie Boudillon

C’est ainsi que ma vie a changé, un soir de printemps. Les membres du MIAM parcouraient(1) la planète pour recruter, financer et soutenir des cuisiniers créatifs. Et voilà que j’allais rejoindre le club très sélect(2) des artisans de la cuisine : deux sœurs mexicaines qui s’activent dans une hacienda au bout d’une route balayée par les vents ;

un cuisinier inuit qui réinvente le poisson cru ; une fromagère sicilienne qui bichonne(3) ses chèvres ; un chef égyptien qui mélange et renouvelle les recettes traditionnelles méditerranéennes ; et d’autres encore… Nous étions quinze en tout, moi y compris, moi, le boulanger amoureux (oui, amoureux, inutile de tourner autour du pot plus longtemps !).
Farine, eau et puis le reste, comme partout dans le monde, comme à toutes les époques. L’occasion rêvée pour eux de compléter leur liste. A mon tour, j’allais devoir confectionner(4) des produits dignes de la longue histoire du pain, digne des papilles(5) de mes clients. J’allais devoir faire à manger comme nous aurions toujours dû le faire : avec amour et bienveillance.

La vie a continué comme ça, doucement, à glisser sur les jours et les nuits passées dans la boulangerie. Régulièrement, un membre du MIAM, jamais le même, me rendait visite. Il goûtait mes recettes, me conseillait et m’encourageait. Les clients étaient de plus en plus nombreux, sans doute attirés par mes nouvelles créations qui s’inspiraient des pains du monde entier.

Et puis, il y a eu cette critique gastronomique catastrophique, accusant Claudine de se détacher des valeurs traditionnelles. Peu de temps après la parution, un membre du Miam m’a rendu visite et m’a tout raconté : la critique sans pitié, l’abattement(6) de Claudine et le MIAM qui n’acceptait pas qu’un de leurs membres se décourage. La lutte devait continuer !

Je n’ai pas dormi de la nuit. J’attendais mon heure. Mon heure, c’était 9h13, le lendemain.
« – Une baguette s’il vous plaît.
– Ce sera tout ?
– Oui, merci. »
Je lui ai tendu la baguette, mais je ne l’ai pas lâchée tout de suite. J’ai pris une grande respiration et j’ai parlé d’une traite(7), les yeux rivés(8) sur la baguette, comme quand on récite une poésie apprise par cœur.
« – Oubliez les critiques. Seul votre talent compte. MIAM vaincra ! »

Les yeux encore baissés, j’ai su qu’il s’était passé quelque chose. La main de Claudine, jusque là impatiemment crispée(9) sur la baguette, s’est relâchée soudain. C’est à ce moment que j’ai relevé la tête.

1. parcouraient (v. parcourir) : voyageaient
2. sélect (v. m.s.) : chic, élitiste
3. bichonne (v. bichonner) : prend soin
4. confectionner (v.) : préparer
5. papilles (n. f.p.) : petites excroissances sur la
langue qui permettent de reconnaître les goûts
6. abattement (n. m.s.) : découragement
7. d’une traite : en une seule fois, tout d’un coup
8. rivés (adj. m.p.) : fixés, accrochés
9. crispée (adj. f.s.) : serrée, contractée