Miam

Miam

Par Julie Boudillon

3. Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble

La boulangerie où je travaille se trouve à Paris, dans le XVIe arrondissement, à l’angle de la rue de la Pompe et de la rue de la Tour (il y a longtemps, il y avait sûrement une pompe et une tour dans le coin. Elles n’y sont plus, mais ça ne manque à personne apparemment). Le XVIe est un quartier chic, extrêmement chic.

Ses avenues sont larges, ses trottoirs sont propres, et ses boulangeries servent des macarons de toutes les couleurs et à tous les parfums. Les femmes semblent avancer sur des patins à glace invisibles, en silence, doucement, et les hommes ont toujours envie de paraître pressés mais restent très dignes et marchent droit. Ici, personne n’est malpoli(1), personne n’a mal dormi, personne n’a trop bu la veille. Même Claudine, qui s’est levée du pied gauche ce matin, se contente de marcher la tête basse en pianotant sur son téléphone.

Moi, je viens de Montrouge, en banlieue. C’est au sud de Paris. Il y avait peut être une montagne rouge, avant, il y a longtemps, mais ça aussi, tout le monde l’a oublié. Chez moi, c’est différent, voyez-vous. Les gens parlent fort, ou ne parlent pas, enfin en tout cas, tout le monde sait quand on a mal dormi, qu’on a la gueule de bois(2) ou qu’on s’est levé du pied gauche(3). Et ça arrive assez souvent, finalement. Les trottoirs sont plus étroits et d’ailleurs, les rues aussi. Passants, voitures, chiens, bus, et autres scooters, se disputent un peu de place sur le bitume(4). Ça klaxonne, ça râle, ça freine, ça rouspète(5), comme s’il fallait partir d’ici le plus vite possible. Comme si tout le monde était pressé d’arriver au travail le matin – ce qui serait, selon moi, très étonnant. Enfin.

Entre ici et chez moi, il y a Paris. Toute une ville, et tellement d’autres choses encore. Entre ici et chez moi, les gens se regardent de loin ou ne se regardent pas du tout. Tous les jours, je traverse le périphérique, et puis pas mal d’arrondissements, pour arriver ici, et c’est comme si, soudain, je m’enfonçais dans du coton. Et la journée, par la vitrine, j’admire la chorégraphie des passants élégants sur les trottoirs lisses du quartier.

Mais quand vient la nuit, tout ce beau monde disparaît comme des souris qui décampent(6) à l’arrivée du chat. Les boutiques chics ferment les unes après les autres, les familles s’engouffrent(7) en silence dans les immeubles haussmanniens, et seules quelques fenêtres continuent de briller dans la nuit, avec en reflet la Tour Eiffel toute proche qui monte la garde. Les rues sont désertes. Il n’y a personne.

Personne. Sauf Claudine …

Lexique
1. mal poli : impoli
2. gueule de bois : état après avoir bu trop d’alcool
3. levé du pied gauche : levé de mauvaise humeur
4. bitume (n. m.s.) : route, goudron
5. rouspète (v. rouspéter, fam) : râle
6. décampent (v. décamper, fam) : partent vite, s’enfuient
7. s’engouffrent (v. s’engouffrer) : entrent rapidement

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