Lire ou se nourrir, pourquoi choisir ?

Pourquoi parle-t-on de « pâtisserie » à propos des gâteaux ? Tout simplement parce qu’à leur base, il y a toujours une pâte, fabriquée depuis des siècles avec des œufs, de la farine, du lait et du miel. Aujourd’hui, les pâtissiers y ajoutent du sucre, qui a remplacé le miel, ainsi que des matières grasses et de la levure. Professionnelle ou domestique, la pâtisserie est incontournable en France et se déguste en dessert, avec le café, au goûter… et dans les livres ! La littérature française compte de nombreuses pages consacrées aux « délices du palais(1) », notamment sucrés. En voici quelques délicieux extraits.

La pièce montée d’Emma

Madame Bovary est un classique de la littérature française. Paru en 1857, il raconte la vie d’Emma, une fille de riche fermier rêvant de vie mondaine. Son mariage avec Charles débouche(2) sur une existence monotone qu’elle essaie vainement(3) de rendre plus palpitante(4). Dans un célèbre passage, Gustave Flaubert montre l’appétit d’Emma pour le luxe et le romantisme en décrivant la « pièce montée » de son mariage. Voici à quoi ressemble cette extravagante pyramide de gâteaux : « Il apporta lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple, avec portiques(5), colonnades et statuettes de stuc(6) tout autour, dans des niches(7) constellées(8) d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage, un donjon(9) en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angéliques(10), amandes, raisins secs, quartiers d’orange, et enfin sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie(11) verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et bateaux en écales(12) de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette(13) de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet. ». Si vous arrivez à la dessiner, envoyez le résultat à la rédaction de LCFF !

La madeleine de Marcel

En 1913, Marcel Proust attise(14) aussi notre gourmandise dans Du côté de chez Swann. Dans ce célèbre passage d’A la recherche du temps perdu, œuvre majeure de la littérature classique française, le narrateur raconte son retour chez lui par une froide soirée d’hiver. Sa mère lui donne un peu de thé et fait apporter « un de ces gâteaux courts et dodus15 appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve(16) rainurée(17) d’une coquille de Saint-Jacques. ». Le goût du gâteau le plonge dans une rêverie : « Je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir(18) un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée(19) mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis(20), attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. » […] « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. » Et vous, quel goût a votre enfance ?

Les tartelettes de Ragueneau

Edmond Rostand n’est pas en reste(21) et nous émoustille(22) les papilles(23) dans Cyrano de Bergerac (1897). Un pâtissier nommé Ragueneau rêve d’être poète et fait rimer… ses recettes ! « Comment on fait les tartelettes amandines. Battez, pour qu’ils soient mousseux, Quelques œufs ; Incorporez à leur mousse Un jus de cédrat24 choisi ; Versez-y Un bon lait d’amande douce ; Mettez de la pâte à flan Dans le flanc De moules à tartelette ; D’un doigt preste(25), abricotez(26) Les côtés ; Versez goutte à gouttelette Votre mousse en ces puits, puis Que ces puits Passent au four, et, blondines, Sortant en gais troupelets(27), Ce sont les Tartelettes amandines ! »
Tenté par cette recette ? A vos fourneaux… et envoyez-nous des photos !

Lexique
1. palais (n. m.s.) : partie suppérieure de l’intérieur de la bouche
2. débouche (v. déboucher) : arrive
3. vainement (adv.) inutilement
4. palpitante (adj. f.s.) : vivante, énergique, dynamique
5. portiques (n. m.p.) : structures d’architecture comprenant
deux poteaux verticaux surmontés d’une traverse horizontale
6. stuc (n. m.s.) : matériau imitant le marbre
7. niches (n. f.p.) : petits trous dans un mur
8. constellées (adj. f.p.) : parsemées, qui comportent
9. donjon (n. m.s.) : tour d’un château
10. angéliques (n. f.p.) : plantes que l’on peut utiliser en pâtisserie
11. prairie (n. f.s.) : lieu planté d’herbe
12. écales (n. f.p.) : écorces, coquilles
13. escarpolette (n. f.s.) : balançoire
14. attise (v. attiser) : suscite, sollicite
15. dodus (adj. m.p.) : ronds, appétissants
16. valve (n. f.s.) : l’une des deux parties d’une coquille
17. rainurée (adj. f.s.) : rayée
18. s’amollir (v.) : devenir mou, souple
19. gorgée (n. f.s.) : quantité contenue dans la bouche qu’on avale en une seule fois
20. tressaillis (v. tressaillir) : sursautai
21. n’est pas en reste : participe
22. émoustille (v. émoustiller) : excite, sollicite
23. papilles (n. f.p.) : petites excroissances sur la langue, organes du goût
24. cédrat (n. m.s.) : agrume proche du citron
25. preste (adj. m.s.) : souple
26. abricotez (v. abricoter) : nappez, recouvrez de nappage
27. troupelets (n. m.p.) : petits groupes, troupeaux

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