L’enfant de sable La nuit sacrée de Tahar Ben Jelloun

par Florence Teste

Tahar Ben Jelloun est très certainement l’écrivain marocain le plus célèbre en France. Il est l’auteur, entre autres, de deux merveilleux livres qui sont une suite mais peuvent tout à fait se lire séparément : L’enfant de sable et La nuit sacrée. Ce dernier a reçu le prix Goncourt en 1987.

L’enfant de sable raconte l’histoire d’Ahmed : dans la société marocaine, ne pas avoir d’enfant mâle révèle obligatoirement le défaut de virilité du père. Celui-ci a déjà eu sept filles. Lorsque sa femme attend un huitième enfant, il décide que cet enfant sera un garçon et qu’il s’appellera Ahmed, même si la nature en décide autrement. Effectivement, c’est une fille qui naît. Elle recevra donc l’éducation réservée aux garçons et profitera de ce statut favorable.

Dans ce livre, Tahar Ben Jelloun montre bien de quelle manière la masculinité tient sa place dans la société marocaine et en creux, souligne celle de la femme, soumise(1) au bon vouloir(2) des hommes.1
Dans La nuit sacrée, c’est une vieille femme, Zahra, qui raconte son histoire, et surtout, le douloureux itinéraire qui l’a conduite vers sa féminité : Ahmed est devenu adulte et a choisi, envers et contre tous de (re)devenir une femme. Mais la conquête de sa féminité ne se fait pas sans difficulté. Car être une femme dans une société aussi phallocratique(3) revient à subir sa condition servile(4).
Tahar Ben Jelloun décrit une société très profondément patriarcale(5) et semble vouloir dire que le poids des traditions et de la culture limite les possibilités d’évolution. Car Zahra elle-même souhaite revenir à son état d’origine, quoi qu’il lui en coûte, et donc rentrer dans le rang(6). Mais le style très poétique, même s’il exprime des faits très réalistes, emporte le lecteur dans un conte philosophique, dans un univers fantastique.
On a parfois souligné l’invraisemblance de certains rebondissements(7). C’est vrai. Mais laissons donc de la place à l’imagination et au rêve. L’important, c’est la beauté qui se dégage des mots de Tahar Ben Jelloun.

Rappelez-vous ! J’ai été une enfant à l’identité trouble et vacillante(8). J’ai été une fille masquée par la volonté d’un père qui se sentait diminué, humilié parce qu’il n’avait pas eu de fils.

1. soumise (adj. f.s.) : qui obéit docilement
2. bon vouloir : volonté, désir
3. phallocratique (adj. f.s.) : qui impose la domination de l’homme à la femme
4. servile (adj. f.s.) : de serviteur
5. patriarcale (adj. f.s.) : basée sur le pouvoir des hommes
6. rentrer dans le rang : abandonner ses ambitions, se soumettre
7. rebondissements (n. m.p.) : nouveaux
développements inattendus dans une histoire
8. vacillante (adj. f.s.) : peu stable

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