L’apiculture selon Samuel Beckett, par Martin Page

L’apiculture selon Samuel Beckett, par Martin Page

Par Christelle Ducrot

Martin Page est un jeune auteur dont les œuvres sont à la fois décalées(1) dans la forme et pleines de justesse dans le fond. Son court roman L’apiculture selon Samuel Beckett a une genèse(2) particulièrement atypique.

A l’origine, il ne devait pas être publié en France, ni en français, mais uniquement en allemand, en Allemagne, suite à une période de vie dans ce pays. Pour cette raison, l’auteur ne s’est pas mis de limite. Il s’est laissé aller à une sorte de farce(3) intellectuelle en rédigeant le faux journal d’un jeune doctorant en anthropologie engagé par Samuel Beckett pour l’assister. Aux antipodes de(4) sa réputation d’homme austère(5), le dramaturge(6) irlandais est ici un homme plein de fantaisie, aux occupations étonnantes et diversifiées. Parmi celles-ci, comme le titre l’indique, l’apiculture(7) sur le toit de son immeuble parisien.

Dès après l’entretien concluant obtenu avec Samuel Beckett, le narrateur décide de tenir un journal de son incroyable expérience. Celle-ci débute par cette double mission : trouver des cartons assez grands pour se tenir à genoux dedans, et commander un sandwich au poulpe. La suite est tout aussi fantaisiste puisqu’une fois les travaux de tri et d’archivage terminés, Beckett propose au jeune thésard(8) de fabriquer de fausses archives. « Ce qui compte, c’est la biographie de ceux qui lisent mes livres, plus que la mienne. Les universitaires feraient mieux d’enquêter sur leur propre vie s’ils veulent comprendre quelque chose à mon œuvre », affirme l’auteur de la célèbre pièce de théâtre En attendant Godot.

Ces soixante-dix pages se lisent d’une traite et permettent de réfléchir sur le métier d’écrivain, sur les relations entre sa vie et son œuvre. Nul besoin de connaître l’œuvre de Beckett pour apprécier pleinement cette lecture. Dans sa postface, l’auteur affirme que « La France prend la littérature au sérieux, c’est rare et c’est bien, mais elle la prend trop au sérieux, à tel point que les livres deviennent un instrument de pouvoir ». Or, pour Martin Page, les livres doivent être des amis, on doit découvrir la littérature dans la joie, y puiser(9) des armes pour vivre bien, pour résister parfois. De la même manière, les auteurs ne doivent pas être vus comme des personnes hors de portée, en dehors du monde. « Le génie ne doit pas impressionner, il doit ouvrir l’appétit. On doit se réapproprier les chefs-d’œuvre et les artistes. Les grands artistes doivent devenir des compagnons quotidiens et chaleureux. Les statues, ça se détruit. »

Lexique

1. décalées (adj. f.p.) : inattendues

2. genèse (n. f.s.) : origine

3. farce (n. f.s.) : plaisanterie

4. aux antipodes de (loc. prép.) : à l’opposé de, à l’inverse de

5. austère (adj. m.s.) : sévère, rigoureux

6. dramaturge (n. m.s.) : auteur de pièces de théâtre

7. apiculture (n. f.s.) : élevage des abeilles

8. thésard (n. m.s.) : étudiant qui prépare un doctorat

9. puiser (v.) : trouver

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