La Mano Negra Le rock alternatif(1) français qui a su s’exporter

par Alexis Caucigh

Ce groupe a été pour moi, comme pour de nombreux jeunes à l’époque, un électrochoc musical. La première fois que j’ai écouté La Mano Negra, c’était en 1988, à la sortie du premier album.  À l’époque il n’y avait pas Internet et pour découvrir des groupes, il fallait écouter la radio, mais il fallait que le groupe soit déjà un peu connu, ou aller voir des concerts… ça coûtait cher.

ok1Alors on échangeait des cassettes(2) enregistrées avec des copains.  Nous étions trois amis partis à la plage. Alors que la voiture parcourait les petites routes, l’un de mes amis a inséré une cassette dans l’autoradio en nous disant «  Écoutez ça, ça va secouer ! ». Le poste autoradio a joué  Indios de Barcelona avec le volume réglé à bloc(3). Effectivement, à ce moment, la voiture n’a plus roulé normalement. Heureusement, nous n’avons pas eu d’accident…

La Mano Negra, c’est d’abord un grand mélange. Un mélange de musiciens, et donc de styles. Le nom du premier album Patchanka résume bien le  « patchwork(4) » musical qu’a été La Mano Negra. En 1986, son instigateur(5), Manu Chao, sort d’une formation punk rockabilly(6), les Hots Pants. Il y rencontre Santi qui va devenir le batteur de La Mano Negra. Il rencontre aussi d’autres membres de groupes de punk français, comme Alain des Wampas, Philippe Teboul des Casse-pieds, des membres de Los carayos et François Hadji Lazaro, célèbre chanteur des Garçons bouchers qui produira leur premier album. Tout ce petit monde semble graviter(7) comme des astéroïdes autour d’une même planète. Manu Chao entreprend de débaucher(8) quelques artistes et réussit à former un groupe conséquent (entre 8 et 12 personnes) en 1988 qui formera l’essentiel du groupe La Mano Negra. Ils commencent une tournée nationale de concerts. Le groupe connait une célébrité rapide et sans égale dans le milieu du rock alternatif français.

Un an plus tard, ils signent chez Virgin un deuxième album Puta’s Fever qui rencontre également un succès fulgurant(9) grâce aux singles King Kong Five et Pas assez de toi. Pendant deux ans, ils effectuent une tournée d’une cinquantaine de concerts en France, et quelques dates en Europe (Suisse, Belgique, Pays-Bas). En 1992, ils partent à Cologne en Allemagne pour enregistrer leur troisième album King of bongo, mélange de styles musicaux rock, reggae, ska, salsa et java. Ils rencontrent la troupe de théâtre itinérant Royal de luxe, et entreprennent une tournée commune en Amérique du sud pour la commémoration du cinq centième anniversaire de la découverte de l’’Amérique par Christophe Colomb. L’organisation est compliquée,  la logistique(10) de transport est énorme, le voyage est long et éprouvant(11). La tournée se transforme en épreuve physique et morale pour tous les membres du groupe. Leur passage dans des pays sud-américains ne laissera pas les populations indifférentes, car la situation politique et sociale est fragile à ce moment là. La tournée finira par un concert enregistré au Japon : In the Hell of Patchinko..
En 1993, le groupe commence à éclater : deux membres quittent le groupe. La Mano Negra part en tournée en Colombie, en train cette fois. Mais l’aventure sera écourtée(12) par le départ d’autres membres du groupe, épuisés par la tournure(13) que prend le groupe. L’enregistrement d’un dernier album Casa Babylon en 1994 marque la fin de La Mano Negra. Manu Chao jouera encore  pendant deux ans avec une formation nommée Radio Bemba, et entamera sa carrière solo, avec la sortie de son premier album Clandestino en 1998.
Mano Negra a été une aventure musicale sans précédent dans l’histoire du rock en France. Un  groupe à la taille d’un orchestre, réunissant des guitares saturées, des percussions, des cuivres, des chansons en français, en espagnol, en anglais, en arabe.
Je n’avais jamais connu ça : une salle remplie au maximum qui commence un po-go(14) géant, bref une ambiance électrique et festive sans égale. Un groupe qui a éveillé ma jeunesse ! J’avais 16 ans, j’étais un peu timide et un peu mou, je pense sincèrement que ce groupe, avec son énergie et sa fougue, m’a un peu secoué et m’a transformé au bon moment. La musique devient magique lorsqu’elle a un effet sur nos vies. Parfois elle nous emporte, elle peut aussi nous relever et nous pousser en avant. C’est sans doute ce qu’a fait la Mano Negra pour moi à ce moment-là.
Une véritable révélation !

1. rock alternatif : mouvement musical de groupes indépendants, souvent sans maison de disques attitrée
2. cassettes (n. f.p.) : bandes magnétiques ancêtres du CD
3. à bloc (locution familière) : à fond, au maximum
4. patchwork (n. m.s.) : tissu composé de plusieurs morceaux de styles différents
5. instigateur (n. m.s.) : personne qui est à l’origine d’un projet
6. rockabilly (mot anglais) : style musical issu du rock ’n roll et du punk
7. graviter (v.) : tourner autour d’un point central
8. débaucher (v.) : persuader un employé de quitter son poste actuel
9. fulgurant (adj. m.s.) : très rapide et de façon brutale
10. logistique (n. f.s.) : ensemble des moyens matériels
11. éprouvant (adj. m.s.) : difficile à vivre, fatigant
12. écourtée (participe passé du v. écourter) : rendue plus courte, arrêtée plus tôt
13. tournure : évolution, changement d’orientation
14. po-go (n. f.s.) : danse punk consistant à pousser son voisin

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