Kadriye

par Julie Boudillon

Cette année, ça fait dix ans que Kadriye habite en France. Je l’ai retrouvée à la terrasse d’un café, sous un soleil d’hiver, dans le quartier de Ménilmontant, à Paris. Voici sa belle histoire.

photo KadriyeKadriye vient de Turquie. Elle est universitaire(1) et a découvert Paris lors d’un passage en Europe. Coup de foudre : elle tombe sous le charme de la richesse de l’offre culturelle, du grand nombre de philosophes, de théoriciens…

Quand elle s’installe à Paris, elle est encore débutante en français. Elle s’inscrit à l’EHESS, l’école de recherches en sciences sociales. La journée, elle parle anglais et français avec ses collègues et professeurs. Le soir, en s’endormant, elle écoute des enregistrements du philosophe Gilles Deleuze : « Il me berçait, comme un conteur2 », se souvient-elle.
Petit à petit, elle commence à maîtriser la langue théorique, philosophique, comme elle l’entend à son école. Mais pas la langue de la vie quotidienne. Elle raconte en riant :

« Un jour, je racontais une histoire à un de mes professeurs et j’ai dit : « J’ai vu ce mec… ». J’ai compris à sa tête que je n’avais pas utilisé le bon registre de langue ! »

Maintenant qu’elle est installée, elle parle très bien le français. Dans sa vie quotidienne, elle apprécie les nombreux services proposés accessibles à tous : les piscines, les vélib’, mais  surtout les bibliothèques, les cinémathèques et les universités qui proposent des séminaires(3) en auditeur libre(4).  Une chose l’a frappée(5) quand elle est arrivée :

« On ne danse pas, ici ! »

Et pas seulement sur de la musique : quand les gens parlent, leurs corps ne bougent pas librement, ils restent immobiles.
Et puis il y a les paysages, qui sont, partout, très beaux. Une chose lui manque cependant : un peu de campagne vraiment sauvage… Les forêts, les champs, les rivières sont souvent apprivoisés. Comme elle dit,

« la France est un pays de structures, tout est maîtrisé »

ce qui peut avoir de bons côtés, mais qui ne laisse pas beaucoup de place à la nature pour s’exprimer.

A la fin de notre conversation, Kadriye me raconte une histoire de famille : « Ma mère me disait que quand elle était petite, mes grands-parents se parlaient en français pour se dire des mots d’amour sans être compris par les enfants… ». Elle conclut alors en me disant que le français est la langue de l’amour, et elle est fidèle à cette tradition : à son tour, aujourd’hui, c’est en français qu’elle parle à son amoureux.

1. universitaire (n. f.s.) : personne qui travaille  à l’université
2. conteur (n. m.s.) : personne qui raconte des contes, des histoires
3. séminaires (n. m.p.) : regroupements de chercheurs universitaires
4. auditeur libre : personne qui assiste à une conférence en-dehors de tout statut officiel
5. frappée (part. passé, f.s.) : marquée, étonnée

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