La comtesse de Ségur ou les valeurs de Sophie

La comtesse de Ségur ou  les valeurs de Sophie

Par Marie-Laurence Meckler-Leluc

Sophie Rostopchine naît dans une famille de la haute noblesse russe à Saint Petersbourg en 1799. Elle est âgée de dix-huit ans quand elle arrive en France. Deux ans plus tard, elle épouse le comte Eugène de Ségur et s’installe avec lui au château des Nouettes en Normandie. Après quelques années heureuses, son mari la délaisse et les mondanités l’ennuient. Elle trouve son accomplissement dans son rôle de mère puis de grand-mère.

Vers la fin des années 1850, elle commence à imaginer des histoires pour ses petits-enfants, sous la forme de contes, de récits ou de romans. C’est ainsi que naissent Les mémoires d’un âne, Un bon petit diable et L’auberge de l’ange gardien.

Modèle des petites filles
Savez-vous que la célèbre collection de livres pour enfants de « La bibliothèque rose » a été créée en 1860 par l’éditeur Hachette suite au succès des romans de la comtesse ? Pendant plusieurs générations, les petites Françaises ont grandi avec ses personnages, aux traits de caractère simplifiés et identifiables. Si Sophie de Ségur écrit pour de jeunes lecteurs, elle s’adresse surtout à un public de fillettes. Beaucoup d’héroïnes peuplent ses histoires. Dans sa trilogie de romans Les malheurs de Sophie, suivi par Les petites filles modèles et Les vacances, nous retrouvons Sophie qui n’est jamais sage, ou encore Camille et Madeleine, toujours gentilles et bien élevées. Les personnages masculins sont peu nombreux, ou souvent absents, sans doute en écho avec la vie personnelle de l’auteure. A travers les mésaventures des jeunes enfants qu’elle met en scène, la comtesse délivre de véritables leçons de morale et amène ses lecteurs à faire la distinction entre les bonnes et les mauvaises actions.

Une portraitiste de l’enfance
« N’écris que ce que tu as vu » est la devise de la comtesse. Il y a une grande part d’autobiographie dans les récits qu’elle nous rapporte. Elle fait appel à ses souvenirs et à ses dons d’observatrice face à sa propre famille. Elle dresse un tableau réaliste des
joies mais aussi des douleurs et des drames de l’enfance. Dans Les malheurs de Sophie, l’héroïne porte le même prénom que la romancière. Elle fait bêtise sur bêtise, elle est désobéissante, elle vole et dit des mensonges. Pourtant, on s’attache à son personnage : elle est libre, malicieuse(1), curieuse et veut découvrir le monde. Elle connaît aussi des épreuves(2) et n’a pas une vie facile. Comme la petite Sophie, la comtesse dans sa jeunesse n’était pas toujours sage et recevait souvent des punitions de ses parents. Elle a souffert de leur éducation stricte et sévère. Pour l’auteure, l’enfant est inventif et a besoin de faire ses propres expériences. Dans la préface des Petites filles modèles, la comtesse nous dit à leur sujet qu’elles « ne sont pas une création, elles existent bien réellement : ce sont des portraits ; la preuve en est dans leurs imperfections mêmes. Elles ont des défauts, des ombres légères qui font ressortir le charme du portrait et attestent l’existence du modèle ».

Un regard neuf sur l’éducation
Les histoires de la comtesse de Ségur se distinguent de la littérature enfantine traditionnelle d’alors, loin des contes de fées à la manière de Perrault. Dans ses récits, elle exprime son point de vue sur le contexte social et historique de son temps. Nous sommes sous le Second Empire, époque qui connaît une évolution des valeurs. Elle milite pour un juste équilibre dans les méthodes éducatives car la façon dont on élève un individu détermine l’adulte qu’il sera et son devenir. Psychologue, la comtesse a compris avant les autres que faire des bêtises est un moyen pour les enfants d’attirer l’attention des adultes sur eux. Trop de laxisme(3) dans l’éducation fait des adultes égoïstes et capricieux(4). A l’inverse, trop de dureté est tout aussi mauvais. Il existe dans ces récits une vraie dénonciation(5) des punitions corporelles, lesquelles sont présentées de façon directe et brutale. Si on punit sans expliquer, l’enfant ne comprend pas et recommence. La comtesse reconnaît à l’enfant le droit de faire des erreurs : s’il a mal agi, il faut donner une punition en expliquant ce qui est mal et tirer une leçon, une morale de cette expérience. La comtesse de Ségur est finalement en avance sur son temps et annonce en cette fin du XIXe siècle une nouvelle approche de la pédagogie enfantine.

Lexique

1. malicieuse (adj. f.s.) : qui se moque gentiment
2. épreuves (n. f.p.) : difficultés
3. laxisme (n. m.s.) : excès d’indulgence, de tolérance
4. capricieux (adj. m.p.) : instables, changeants
5. dénonciation (n. f.s.) : critique qui signale comme mauvaises

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