Chapitre 9. Petit à petit, l’oiseau fait son nid.

Chapitre 9.  Petit à petit, l’oiseau fait son nid.

Derrière ses grandes lunettes, Claudine écarquillait(1) les yeux. Aucun son n’est sorti de sa bouche, qu’elle avait pourtant grande ouverte. Elle aussi a pris une grande inspiration, mais elle n’a rien dit. Elle a rajusté(2) ses lunettes, m’a tourné le dos et a filé(3).

La journée est passée vite, ou lentement, je ne sais plus. Tout ce que je savais, c’est que c’était la dernière journée de ma vie passée sans Claudine. Et c’est arrivé. Le soir venu, elle a frappé à ma porte.

Est-ce que j’attendais ce moment depuis le matin ? Depuis ma rencontre avec le MIAM ? Ou depuis le jour où elle avait franchi le seuil(4) de ma boulangerie pour la première fois ? Je ne pouvais pas répondre à cette question. A vrai dire, j’étais tellement ému, ou perdu, ou heureux, ou stressé, qu’il y avait beaucoup de questions auxquelles je ne pouvais pas répondre ce jour-là, comme par exemple la première qu’elle m’a posée dès que je lui ai ouvert la porte :
« – Qui êtes-vous ? »
J’avais vraiment envie de lui répondre : « C’est long à expliquer, de combien de temps disposez-vous exactement ? », mais j’ai décidé de commencer par le commencement :
« – Je m’appelle Sami. »

Visiblement, ce n’était pas l’information qu’elle recherchait. Elle s’est gratté la tête et m’a regardé en silence, en attendant la suite. Mais je n’ai pas eu le temps de lui faire une démonstration brillante car des coups ont retenti sur la porte. Et nous savions tous les deux qui se tenait derrière.

Les membres du MIAM au grand complet sont entrés. La situation était critique(5), nous ont-ils déclaré, sans se soucier du fait que Claudine et moi, nous nous rencontrions pour la première fois. Mais visiblement, mes états d’âme ne les préoccupaient pas face à l’urgence de la situation : un journaliste gastronomique connu pour son conservatisme, mais néanmoins très réputé, avait critiqué la cuisine de Claudine, et à travers elle, toutes les valeurs du MIAM. Il fallait agir. Il fallait décider là, ce soir, dans mon fournil(6), dans ma boulangerie, d’un plan d’action.

Car après tout, l’avenir de la Cuisine était en jeu.

Nous y avons passé la nuit. Nous y avons passé le jour d’après, puis la nuit suivante, puis encore le jour, et ainsi de suite pendant quinze jours. Enfin, tout était prêt. Nous étions en juin. Une belle journée, vraiment. Un temps doux, venteux et ensoleillé.

Lexique
1. écarquillait (v. écarquiller) : ouvrait les yeux en grand
2. a rajusté (v. rajuster) : a remis en place
3. a filé (v. filer) : est partie rapidement
4. avait franchi le seuil : était entrée
5. critique (adj. f.s.) : difficile, à la limite du danger
6. fournil (n. m.s.) : lieu où le boulanger fabrique le pain

téléchargez gratuitement la version imprimable de LCFF Feuilleton

Je souhaite recevoir la newsletter