Chapitre 5. Se jeter dans la gueule du loup

Par Julie Boudillon

Je ne sais pas pourquoi ce soir là et pas un autre. Mais enfin, c’est comme ça. J’ai enlevé mon tablier1, j’ai fermé la boulangerie et je l’ai suivie, à distance raisonnable afin de ne pas me faire remarquer. Je savais bien que le lendemain matin, les habitants du quartier n’auraient pas grand chose pour accompagner leur café, mais à ce moment-là, rien d’autre de comptait que cette petite luciole2 qui brillait dans la nuit : Claudine.

Au début, c’était facile, elle avançait sans se retourner dans les rues désertes. Elle a continué tout droit, a pris à droite, encore à droite, puis à gauche, et c’est là que les choses se sont compliquées : nous étions sur les Champs, comme disent les Parisiens. Des champs de magasins de luxe et de terrasses chauffées, où on peut croiser la journée quelques troupeaux de touristes, et où flotte une odeur persistante de parfum. Les Champs-Élysées. À cette heure avancée de la nuit, les nombreuses discothèques du quartier déversaient3 leur joyeuse clientèle dans les rues et les touristes avaient échangé leur air concentré des visites de musées pour un sourire imbibé d’alcool et une démarche hésitante, mais ils ne risquaient pas grand chose – les trottoirs sont tellement larges à cet endroit qu’il est quasiment impossible de se cogner4 contre un lampadaire. Un peu paniqué, je me faufilais5 entre les groupes de fêtards, en essayant d’apercevoir Claudine au loin. Au bout de quelques mètres, j’ai dû me rendre à l’évidence : elle avait disparu.

Je me suis arrêté. Devant moi, se dressait la vitrine d’un célèbre magasin de sacs en cuir. Allons bon, me suis-je dit. Combien de mois devrais-je travailler dans ma boulangerie pour acheter un de ces sacs ? En réalité, je me sentais un peu bête, d’être là, d’avoir suivi cette inconnue à travers Paris. Ce n’était pas romantique, c’était plutôt pathétique. Allez, on rentre à Montrouge. J’ai tourné dans la première rue, décidé à marcher un peu pour reprendre mes esprits.

Je n’avais pas fait cent mètres que j’ai été frappé de stupeur6 en voyant devant moi, comme une évidence, la vitrine de la « Bonne Franquette » . Mais bien sûr ! J’avais déjà lu l’adresse du restaurant dans l’un des articles consacrés à Claudine. Et voilà que je le voyais pour la première fois. C’est là qu’elle se rend toutes les nuits ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? (Il y a des jours où l’on se sent plus bêtes que d’autres, décidément).

Mais à peine avais-je eu le temps de me dire tout ça que j’ai été frappé à nouveau, pas de stupeur cette fois, mais par un véritable rouleau à pâtisserie.

Lexique
1. tablier (n. m.s. ) : vêtement de cuisinier qui protège des tâches
2. luciole (n. f.s.) : insecte nocturne qui fait de la lumière
3. déversaient (v. déverser) : se vidaient de
4. se cogner (v.) : heurter
5. me faufilais (v. se faufiler) : me faisais un chemin
6. stupeur (n. f.s.) : étonnement

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