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Les pieds dans l’eau : Chapitre 4

Stéphanie Grousset-Charrière

L’atmosphère était lourde dans la pièce à peine éclairée. Les deux cercueils étaient disposés côte à côte. Marius pensa que cela devait faire quelques décennies1 qu’ils n’avaient pas été allongés aussi près l’un de l’autre. Il fit un pas en avant et aperçut leur visage. Celui de sa mère d’abord, ridé2, crispé3. Elle était entaillée4 au niveau du front, mais la plaie5 avait été recousue6. La maquilleuse post mortem avait eu la main lourde sur le fard à joue qui faisait ressortir sa pâleur générale. Elle tenait un crucifix sur sa robe noire. Marius interrogea sa sœur du regard ; elle se contenta de baisser les yeux.
Puis, il se tourna vers son père. Le choc fut terrible. Le vieillard était défiguré7, tant par son âge que par l’accident. Il était méconnaissable8. Louisa avait allumé un cierge9 et de l’encens10, avant de joindre ses mains en prières. Les reflets de la flamme jouaient avec les ombres de ces corps sans vie, étirant leur maigreur jusque sur le mur blanc, révélant la raideur de leurs traits fripés11. Marius fut soudain saisi de nausées et sortit pour reprendre sa respiration dans le couloir. Sa sœur referma délicatement la porte.
Elle marchait à pas de chat, peut-être pour ne pas réveiller les morts, puis s’arrêta devant la salle de bain : « Viens, je vais m’occuper de toi. »
Il s’aspergea à grandes eaux, avalant de grosses gorgées pour apaiser12 sa gorge sèche. Louisa ouvrit le placard où les serviettes de toilette étaient parfaitement alignées, rangées en dégradé13, à chaque pile14 sa couleur.
« Et toi Louisa ? Qui va s’occuper de toi ? Quand vas-tu enfin penser à toi ?! Regarde-toi… »
Il pointa le miroir et constata qu’il n’était plus là. De nouveau, Louisa laissait de grosses larmes s’enrouler dans le creux de ses joues, sans mot dire. Marius, adossé au lavabo, l’observait comme on regarde un enfant en échec, en se demandant ce qui pourrait bien advenir de lui.
Leur silence mutuel fut alors rompu15 par un vacarme16 séismique.

Lexique
1. décennies (n. f.p.) : périodes de dix ans
2. ridé (adj. m.s.) : marqué par le temps
3. crispé (adj. m.s.) : contracté
4. entaillée (adj. f.s.) : coupée, blessée
5. plaie (n. f.s.) : blessure
6. avait été recousue (v. recoudre. Passif) : avait été réparée, arrangée
7. défiguré (adj. m.s.) : qu’on ne peut pas reconnaître, méconnaissable
8. méconnaissable (adj. m.s.) : qu’on ne peut pas reconnaître, défiguré
9. cierge (n. m.s.) : bougie religieuse
10. encens (n. m.s.) : produit que l’on fait brûler dans les
cérémonies religieuses
11. fripés (adj. m.p.) : ridés
12. apaiser (v.) : calmer
13. dégradé (adj. m.s.) : classé par types de couleurs
14. pile (n. f.s.) : tas, empilement
15. fut rompu (v. rompre) : fut brisé, arrêté
16. vacarme (n. m.s.) : très gros bruit

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Les pieds dans l’eau Chapitre 3

Stéphanie Grousset-Charrière

Louisa se rongeait les ongles. Marius lui fit signe de s’asseoir près de lui et il prit ses mains dans les siennes.

« – Où sont leurs corps ?
– Dans la chambre de Maman. »
Elle chuchotait1 presque. Marius aussi baissait le ton, par mimétisme2.
« – Le prêtre s’est-il enfin prononcé3 sur le jour et l’heure des obsèques4 ?
– Oui, elles auront lieu demain matin, à huit heures trente.
– Il est bien matinal, ce curé ! » s’exclama Alessio, la bouche pleine de raisin qu’il venait de chaparder5 dans la cuisine. »
Louisa resserra la main de Marius. Celui-ci intervint :
« – Bon, ça va Alessio, un peu de décence quand même !
– De décence ! Attends, on parle bien de la même chose, là ? C’est bien l’enterrement de nos parents ? Treize ans qu’ils ne m’adressaient plus la parole, je te rappelle… A toi non plus d’ailleurs… au cas où tu l’aurais oublié !
– Ce n’est plus le moment de régler tes comptes. » rétorqua Marius.
Louisa remporta le plateau. Alessio ronchonnait6 :
« – De toute manière, conduire encore à son âge, c’était idiot. Ça montre bien à quel point il pouvait être fier et buté7… »
La voix cassée8 de Marius s’éleva brusquement :
« – Quand bien même9 tu aurais raison, ils ne méritaient pas de mourir écrasés sur un conifère10. D’autant que Maman ne conduisait pas, elle. Elle obtempérait11, comme tu dis si délicatement…
– C’est bien pareil pour moi, tu vois ! Si elle avait eu du cran12, elle ne l’aurait jamais laissé nous faire subir tout ça. Elle ne valait pas mieux que lui ! »
De lourds sanglots13 résonnèrent14 dans la cuisine. Les frères se turent15. Alessio recom-
mença de fouiner16 dans les recoins17. Marius rejoignit Louisa et passa son bras autour de son épaule :
« – Allons les voir.
– Tu es sûr ? »

Au bout du long couloir, la porte était close. Louisa se tourna vers son frère :
« – Veux-tu que je te laisse seul avec eux un instant ?
– Sûrement pas, non. »
Il la laissa passer devant.

Lexique
1. chuchotait (v. chuchoter) : parlait à voix basse
2. mimétisme (n. m.s.) : imitation
3. s’est prononcé (v. se prononcer) : a donné son avis
4. obsèques (n. f. toujours pluriel.) : enterrement
5. chaparder (v.) : voler
6. ronchonnait (v. ronchonner) : râlait, montrait qu’il n’était pas content
7. buté (adj. m.s.) : têtu, obstiné
8. cassée (adj. f.s.) : qui marque l’émotion
9. quand bien même (loc. prép.) : même si
10. conifère (n. m.s.) : famille d’arbres (pin, sapin, …)
11. obtempérait (v. obtempérer) : obéissait
12. cran (n. m.s.) : courage
13. sanglots (n. m.p.) : pleurs
14. résonnèrent (v. résonner) : se firent entendre
15. se turent (v. se taire) : firent silence
16. fouiner (v.) : chercher, fouiller
17. dans les recoins : partout

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Les pieds dans l’eau, chapitre 2

Stéphanie Grousset-Charrière

Tandis que Louisa s’affairait(1) dans la cuisine, Alessio se releva. Faisant le tour de la pièce, il ouvrait les tiroirs et les portes de l’armoire, du confiturier, de la bibliothèque. Il lisait quelques documents et tripotait(2) les rares objets qu’il trouvait.

« – Regarde, Marius ! lança-t-il en brandissant une photographie des deux frères en culottes courtes. C’était l’époque où tu étais plus grand que moi…
– Tu as peut-être quelques centimètres de plus, mais ça ne signifie pas que tu es plus grand ! »

Louisa déposa un grand plateau de cuivre sur la table basse en bois massif. Les verres de cuisine étaient assortis aux bols dans lesquels elle avait disposé les biscuits selon leurs parfums.
« – Ici, vous avez les biscuits au chocolat, là au citron et ceux-ci sont à la vanille.
– Bien, Louisa. Alors, que deviens-tu ici ? demanda Alessio.
– Je… Ça va.
– Quand je pense à toutes ces années que tu as passées à leur chevet(3)…, soupira Marius. Que fais-tu de tes journées maintenant ?
– Et bien, je suis très occupée avec la propriété, il faut sans cesse ranger, nettoyer. La poussière revient constamment dans ces vieux mas(4). Et puis, il y a aussi le tri à faire dans les chambres de Papa et Maman. Ils avaient accumulé(5) tellement de choses… J’ai dû faire beaucoup de ménage, de réorganisation…
– C’est flagrant(6), dit Marius.
– C’est le moins que l’on puisse dire, renchérit(7) Alessio. Il n’y a plus rien qui dépasse ! A l’époque, on ne se savait même plus qu’il y avait des meubles sous les monticules(8) de paperasses(9) et de babioles(10) que les parents entassaient(11) partout. Tu as tout jeté ?
– Oh non, les rassura Louisa, j’ai juste fait du rangement. J’ai trié les papiers dans des porte-documents, classés selon leurs sujets ; les livres sont maintenant dans l’ordre alphabétique des noms de leurs auteurs ; et puis j’ai réuni les objets par familles : les bibelots(12) pieux(13), les souvenirs de voyages, les…
– D’accord, l’interrompit Alessio, mais qu’est-ce que tu as fait des carnets de comptes du père ?
– Ils sont dans son bureau, alignés par année, de manière chronologique.
– C’est le plus important ! C’est là que figurent(14) tous les codes d’accès aux comptes bancaires. »

Lexique :

1. s’affairait (v. s’affairer) : était occupée
2. tripotait (v. tripoter) : touchait avec nervosité
3. à leur chevet : auprès d’eux
4. mas (n. m.p.) : maisons (en langue provençale)
5. avaient accumulé (v. accumuler) : avaient gardé
6. flagrant (adj. m.s.) : évident, qui se voit clairement
7. renchérit (v. renchérir) : ajouta
8. monticules (n. m.p.) : tas
9. paperasses (n. f.p.) : papiers, documents
10. babioles (n. f.p.) : petits objets sans valeur
11. entassaient (v. entasser) : gardaient et mettaient en tas
12. bibelots (n. m.p.) : petits objets de décoration
13. pieux (adj. m.p.) : religieux
14. figurent (v. figurer) : se trouvent, sont