L’enfant d’en haut d’Ursula Meier

par Marion Munoz & Alex Flacoute

Puisque ce numéro est placé sous le signe de la Suisse, voici la preuve qu’au pays des montres et du chocolat, on sait aussi faire des films. Et même des bons !
Simon, un garçon de 12 ans, vit dans une HLM(1), au pied d’une station de ski, en Suisse. Tous les jours, il monte en haut des pistes et vole les skis et l’équipement des riches touristes.

Roger Arjapou

Ensuite, il revend son butin(2) aux autres enfants de son immeuble, ou aux automobilistes sur le bord des routes.
Simon n’a pas de parents, pas d’amis. Sa seule famille, c’est Louise, sa grande sœur, avec qui il cohabite(3) dans un petit appartement. Louise ne s’occupe pas de lui, elle a déjà assez de mal à gérer sa propre vie et à garder un travail. L’enfant d’en haut, deuxième film d’Ursula Meier (après Home, 2008), est un petit bijou !
On s’attache rapidement à Simon, ce petit garçon plongé malgré lui(4) dans un monde d’adultes.
Au lieu d’aller à l’école, il « travaille » : c’est lui qui ramène l’argent de son trafic à la maison, c’est lui qui s’occupe du ménage, des lessives, de la nourriture… Au contraire, Louise, elle, est incapable de garder un emploi, elle ne participe à aucune tâche ménagère, et réclame de l’argent à son petit frère.
Dans ce film où les rôles sont inversés, la communication entre le frère et la sœur est forcément compliquée. Lorsque Louise abandonne Simon quelques jours pour suivre un nouvel amoureux de passage, elle ne semble ni contente de le retrouver, ni inquiète de ce qui a bien pu se passer durant son absence. Au final, Simon est livré à lui-même, tout le temps. Il n’a de contact relationnel avec personne. Les seuls liens sociaux qu’il peut avoir sont toujours en rapport avec son « travail » : les gens qu’il vole, ceux à qui il revend les skis, un cuisi

Roger Arjapou

nier qui le surprend dans son trafic, etc. En somme, il apprend à grandir seul, sans modèle ni repères.

Kacey Mottet Klein, qui joue le rôle de Simon, est d’une justesse incroyable. Le spectateur suit le parcours de ce petit garçon comme s’il était à côté de lui, grâce à la caméra qui l’accompagne dans ses moindres mouvements. On est au plus près de ses émotions, de ses balades en solitaire. Quant aux décors, on est loin des clichés de la montagne immaculée(5), du calme et du silence des grands espaces. La réalisatrice préfère mettre l’accent sur ce qui se passe en bas des pistes, avec les immeubles gris, les voitures qui défilent et la mécanique bruyante des téléskis. Bref, un film où tout n’est que contraste, où les non-dits sont plus dangereux que les paroles, et où la frontière entre l’enfance et l’âge adulte est mince. Un beau film, tout simplement.

1. HLM. : sigle d’Habitation à Loyer Modéré
2. butin (n. m.s.) : ce qu’il a volé
3. cohabiter (v.) : vivre ensemble, habiter avec
4. malgré lui : sans le vouloir
5. immaculée (adj. f.s.) : sans tache, vierge, propre

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