Chapitre 4 – La nuit, tous les chats sont gris.

Chapitre 4 – La nuit, tous les chats sont gris.

La première fois, je ne m’y attendais pas du tout. Vous savez bien que les boulangers se lèvent tôt pour que vous puissiez avoir des croissants tout chauds et du pain bien croustillant à tremper dans votre café au lait. J’arrive donc à la boulangerie au milieu de la nuit. Rien ne bouge autour de moi. Je rentre dans la boulangerie et je commence mon travail. Parfois, je relève la tête de mon pétrin(1) pour regarder par la fenêtre le phare(2) de la Tour Eiffel caresser doucement les façades haussmanniennes(3).

Puis je replonge les mains dans la farine pour pétrir(4) vos baguettes. Bref, je mène ma vie de boulanger. Enfin, je menais. Car une nuit, tout a changé évidemment. Une nuit, quelque chose a remué. Une porte d’immeuble s’est ouverte. Une tête a dépassé. A regardé à gauche, a regardé à droite. Puis, une silhouette s’est extraite(5) silencieusement de l’immeuble, comme on sort d’un lit la nuit et qu’on ne veut réveiller personne.
Claudine. C’est toi. Voilà ce que j’ai dit, les mains pleines de farine. Bien sûr, elle ne m’a pas entendu. Elle a remonté la rue, éclairée par les lampadaires(6) art-nouveau(7) de la rue de la Tour qui font des ronds de lumière sur les trottoirs. Entre chaque rond, elle replongeait dans le noir et réapparaissait dans la lumière jaune et douce. Puis elle a tourné au coin de la rue et a disparu pour de bon(8). Je suis resté quelques secondes, un peu idiot, avec une miche(9) de pain dans les mains, en train de regarder le dernier lampadaire de la rue, à attendre je ne sais pas quoi. Mais il ne s’est rien passé d’autre, tout était redevenu parfaitement immobile.

Quelques heures après, elle était là, fidèle, à 9h14, pour sa baguette pas trop cuite. Comme si de rien n’était(10). Je lui ai servi sa baguette comme si de rien n’était également, et je me dis encore qu’elle a peut-être remarqué ce jour là mes mains qui tremblaient légèrement. Et encore quelques heures après, quand la nuit était bien entamée(11) et que les familles étaient endormies depuis longtemps, elle était là aussi, à sortir son nez de l’immeuble, puis son cou, puis son corps en entier pour disparaître dans la nuit de Paris.

Les jours et les semaines sont passés ainsi, comme un tapis qu’on déroule devant soi pour avancer tout droit sans dévier(12) de son chemin. Des habitudes immuables(13), dans un quartier immuable. Des allers-retours entre Montrouge et rue de la Pompe, des croissants et des baguettes par milliers, et Claudine qui passe dans le paysage, pour acheter son pain ou pour s’envoler comme un papillon de nuit. Bref, la vie continuait. Tout allait plutôt pas mal, pour moi, voyez-vous.

Jusqu’au jour où j’ai décidé de la suivre.

Lexique
1. pétrin (n. m.s.) : machine qui permet de préparer la pâte à pain
2. phare (n. m.s.) : lumière
3. hausmanniennes (adj. f.p.) : de style architectural du XIXe siècle
4. pétrir (v.) : préparer la pâte à pain
5. s’est extraite (v. s’extraire) : est sortie
6. lampadaires (n. m.p.) : dispositifs qui apportent la lumière dans la rue
7. art-nouveau : style architectural du début du XXe siècle
8. pour de bon : réellement, vraiment
9. miche (n. f.s.) : gros pain rond
10. comme si de rien n’était (expression) : comme si rien ne s’était passé
11. entamée (v. entamer. Part. passé) : commencée
12. dévier (v.) : changer de direction
13. immuables (adj. f.p.) : qu’on ne peut pas faire changer

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